lundi 23 novembre 2009

Cambouis, Antoine Emaz







Cambouis
 
Antoine Emaz

 
Éditions Seuil

(Collection Déplacements), 2009




  Je n’aurai pas capté ce bleu : ce sera pour un autre jour. Il ne s’agit pas d’inspiration, seulement d’être momentanément conducteur, pour laisser passer à travers soi et le réel et la langue.
   Peut-être fallait-il une situation légèrement différente, avec un peu plus de poids du réel, et une moindre surveillance de la langue… Un début de fatigue, ou d’ivresse ?
   Étranges moments où l’on sait qu’un poème aurait pu s’écrire en déplaçant un peu les réglages intérieurs. Mais on ne sait ni quels réglages ni comment déplacer…

p. 37

*** 
  Je crois n’avoir jamais connu que des poètes fêlés. Qu’ils soient bons ou mauvais est une autre affaire, mais ce lien entre écriture et fêlure, oui. Et une fêlure d’être, profonde, pas l’égratignure sociale ou l’écorchure de vanité. Pas non plus des êtres cassés, sinon l’écriture cesserait. Des bancals, des boiteux d’être. Et chez les vrais lecteurs, de même, car il faut pouvoir l’entendre, ce son de cloche fêlée ou d’enfant qui pleure presque en silence.
p. 171

***
   Veiller à avoir plus de temps que ce que l’on a à faire. Dans le cas contraire, garder le temps, et réduire l’à faire. Impérativement conserver ces durées vides, ces marges flottantes… Moins pour se reposer que pour laisser décanter ou émerger. On n'écrit pas forcément, ce peut être un temps d’attente vague, de bilan, de désir et de tentatives mentales. Mais il faut conserver cette marge de manœuvre, comme une respiration nécessaire. 
p. 218

dimanche 22 novembre 2009

Relâche


À la nuit tombante

Assis
Dans un train
Contempler
Des bouts d’êtres humains

Une main abandonnée
Un regard qui n’accuse rien
Une boucle, reste d’enfance
Un sac saisi ouvert fouillé, attendre la surprise
Un sourire muet à quelque ange
Une bouche et sa friandise sucrée ou salée
Un mot chuchoté au téléphone

Assis dans un train
Tous ces uns
Fatigués
Solitaires
Robots
Enfin déconnectés
Relâchés
Dans leur nature

À la nuit tombante
Apercevoir
Enfin
Des bouts
D’intime

D’humains

mercredi 18 novembre 2009

Chut...



Sculpture naturelle
par Denis Martin

+ texte co errante

Ceci n’est pas la pipe de Magritte. N’est pas une patate, un vélo, une vache ou un train, et J.-B. Pouy trouverait cela peut-être rock’n’roll, peut-être pas. En tous cas, ceux-ci ne laissent pas de bois. Ne le resteront pas, aussi. Parce que chut…, ici, ça parle d’amour. Et cela se consumera bientôt jusqu’au septième ciel. Ces deux-là - ensemble jusqu’au bout.

lundi 16 novembre 2009

Bruit de fond


Gris dehors

Blanc sur la page
Froid partout 

 
Réchauffer avec des signes
À l’encre
Gelés

 
Regarder dans la rue
Héler des fantômes
Absents

 
Un camion 

Bruyant 
Un bruit
Juste un bruit
 
Page noircie

dimanche 15 novembre 2009

Penchants retors, Éric Allard


Penchants retors
Éric Allard

Illustration de couverture : Salvatore Gucciardo, "Harmonie en bleu". 

Éd. Gros Textes, 2009
(8 € + 1,50 de frais de port, 
voir site Gros Textes)


Ces temps-ci, je pouffe. Là où ça me prend, dans des salles d’attente, sur des bancs, dans des trains ou bien dans la rue ; en repensant à ce que je viens de lire, je pouffe.
C’est que la lecture des Penchants retors, d’Éric Allard, fait glousser. Ah oui, je glousse aussi ;  je pouffe et je glousse. Parce que ce belge me fait rire - pour parler français - lorsque je lis ou repense à ses Penchants retors, soit une centaine de textes qui explorent nos inclinaisons tordues, nos mauvais et pauvres côtés, ceux qui ne nous feraient pas aller bien droit si on les laissaient nous mener par le bout du nez. C’est loufoque, bien écrit, c’est jubilatoire, bref, ça se savoure tout cru.



Extrait (p.35)
Footfetish
Ma femme pratique le striptease du pied dans une boîte pour monomanes, retraités de la marche, vieux amateurs de Sandie Shaw. Elle a commencé par travailler chez Bata Shoes : à force de voir les pieds des autres, celui lui a donné l’envie d’exhiber les siens et elle ne s’est plus arrêtée. Mais pas question de lui voir un orteil dès qu’elle est rentrée, elle traîne dans des paires de chaussettes de laine ficelées aux mollets… même quand on fait l’amour.
Un jour, n’y tenant plus, le menton orné d’une barbe postiche, et chaussé d’une paire de lunettes noires, je me suis rendu sur son lieu de travail. J’ai apprécié son art de l’effeuillage, qui met autant de temps à dévoiler l’objet des convoitises que si elle enlevait tout ; une experte, pour sûr !
Je suis rentré avec une trique du feu de Dieu et, lors de son retour, ça n’a pas manqué, j’ai à toute force voulu voir son pied nu. Elle m’a traité d’obsédé, m’a dit qu’elle ne voulait qu’on lui rappelle le boulot à la maison et m’a envoyé me faire voir. Pendant la nuit, j’ai franchi le pas, j’ai déchiré sa chaussette et violé son peton droit. Depuis, elle est en incapacité de travail pour trois mois et me fait une tête de voûte plantaire. M’en fiche, j’ai pris quantité de clichés de son pied sous toutes les coutures avant de passer à l’acte.

samedi 14 novembre 2009

L’homme de chevet, (c’est d’abord !) Éric Holder !




L'homme de chevet

Éric Holder

Flammarion, 1996






Ce soir, ai regardé deux reportages télévisés sur la sortie d’un film, L’homme de chevet. Et ça faisait juste bling-bling...
Pas une seule fois n’ont été prononcés les mots « livre » ou « roman », et encore moins le nom d’Éric Holder, auteur du livre éponyme dont a été tiré le fameux scénario. En revanche, ça clinquait de partout, ça s’en donnait à cœur joie, sinon à corps joints, romance médiatique oblige.
Bref, je me contenterai très certainement du souvenir de la lecture de ce (très bon) roman d’un auteur que je suis depuis la découverte, en 1996, de l'excellent Mademoiselle Chambon (Flammarion), roman aussi nouvellement adapté au cinéma.

mercredi 11 novembre 2009

Les feuilles mortes




Les feuilles en avaient marre des clichés, ô rondes tourbillonnantes chantées par poètes petits ou grands, alors qu’élevées puis jetées à la rue par des arbres proxénètes, foulées aux pieds, ramassées à la pelle, épinglées dans des herbiers, brûlées vives ou pourrissantes au sol. Elles décidèrent d’un commun accord de choisir leur dernière danse, de s’offrir leur propre nature morte. Pas une feuille de chou ne relata le suicide plein de grâce et de panache, mais on dit que parmi les flaques, quelques cartons d’invitations sont lancés, que ça frémit et chuchote encore.